« Manière végétale de faire des mondes »

 

Installation (dont le titre est emprunté à un ouvrage de Thierry Marin) réalisée lors de la résidence de « Champ d’expression » 2015 (parcours d’art contemporain dans des fermes du centre Bretagne).

J’ai été accueillie 10 jours dans la ferme horticole « fleurs de Locarn » chez Hilka Hunt.

« Il fut pour moi question de nature. D’une nature ambivalente, tantôt fleurs, tantôt lianes, refuge et cage, sentier et roncier. D’une nature souvent ressource parfois menace où les lois qui y règnent peuvent mener à l’équilibre comme à l’étouffement. Nous sommes dans une ferme horticole, la domesticité des plantes en est l’activité, mais ici sur ce grand territoire le sauvage à sa place et guette pour gagner toujours un peu plus loin. Cette résidence fut pour moi le terrain de l’expérience de cette double nature. »

Au travail de sculpture précède une lente plongée dans le monde de la teinture végétale et du papier de fibres végétales pour préparer ma matière première.

Texte écrit en note d’intention après la visite collective des 6 fermes du circuit.

 « Un mercredi de janvier sous la pluie, visite d’une ferme horticole au pas de course; l’agricultrice est en tête, elle connait son territoire.

Quel territoire!

Nous longeons un champ de chanvre roussi et coupé qui plonge vers un ruisseaux et de grands espaces marécageux. Je cueille hâtivement ce qui, à portée de main, me séduit… le chanvre sous mes doigts rapidement se transforme en ficelle… nous nous enfonçons vers les joncs et les chênes, de grandes ombellifères aux tiges creuses, encore quelques graines s’y accrochent.Le rythme s’accélère encore un peu, je ne cueille plus que du bout des yeux… des iris d’eau, le doré des feuilles de roseau, les verts pâles, les beiges de l’hiver… je m’attendais à trouver des plantes domestiquées je ne suis saisie que par du sauvage et cette nature qui semble s’ordonner toute seule.

Je double le pas pour rejoindre notre guide qui fait vivre de l’indompté dans sa ferme horticole. On grimpe le sentier, quelques plantations en friche hivernale, les formes fragiles des végétaux secs attirent mes yeux déjà affutés à les rencontrer. Nous rejoignons les bâtiment et les serres, la friche continue, ici pas de tulipes, de jonquilles ou de plantes à fleuristes, les serres sont vides… de fleurs en tout cas. C’est ainsi pour Hilka, pour son maintenant d’agricultrice, pour ce moment de vie où l’on peut être emmené un peu ailleurs. Elle continue ses bouquets qu’elle vend au marché mais elle compte davantage sur les plantes sauvages… comme la nature, elle s’adapte et invente.

Fin de la visite, on remonte dans les voitures et nous repartons sous la bruine.

Je suis touchée par cette impression de temps suspendu où le geste de l’agricultrice s’efface et où le sauvage reprend ses droits. Cette visite n’est pas de l’ordre de l’attendu et me déstabilise quelque peu.

Rapidement le choix de travailler sur cette ferme s’impose… les matières sont là, je les ai déjà effleurées, les espaces aussi. La serre, un espace du dedans, un prolongement de ces formes en cocon qui peuplent mon travail. Et la patronne, solitaire qui semble me parler. J’ai envie d’inscrire mon geste dans le prolongement de celui de l’horticultrice, de continuer à ma manière cette façon de faire des mondes végétaux, d’en faire une autre proposition, de repeupler un moment des espaces vacants. J’ai envie de faire de la couleur et des formes… des fleurs peut-être avec une grande application inspirée de la nature, ou du plus étrange, de l’hybride… les textures me guideront et les humeurs aussi sans doute.

Pour la couleur je vais expérimenter les plantes tinctoriales, pour les fibres des cuissons de végétaux et des pressées… Je vais sortir mes chaudrons et ma chimie approximative, ma patience, mon plaisir de l’empirique, de l’aléatoire et des transformations. Et puis la matière là , façonnée à ma guise je pourrai commencer à coudre et à assembler pour chercher les formes de ce petit monde végétal qui me frappe aux portes. »

 

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