Démarche

Mon travail de sculpture et d’installation trouve son ancrage dans le rapport empirique que je bâtis depuis l’enfance avec le monde naturel, voir sauvage.
Il se fonde sur un besoin d’appartenance et de dialogue avec ce vivant là et sa part organique.
Se tenir dans cette compagnie silencieuse et mystérieuse, aiguise les sens, ouvre les perceptions et guide sur cette voie de l’indivision du senti et du sentant dont parle Merleau-Ponty.
Marcher, observer, cueillir.
Guetter les détails, les incongruités.
S’en amuser, s’en émouvoir.
Accueillir les analogies, les correspondances.
Construire un territoire.
Ce rapport est tissé de liens sensoriels, affectifs, psychologiques.
Il se nourrit de fantasmagories, de symboles et de récits.
Cette approche n’est pas scientifique.
Elle est faite de besoins, d’affects, de peurs profondes, de fascinations, et de plaisir esthétique.
La nature y est un médium vers notre humanité, reliée et complexe, profonde et universelle.
Elle permet des lieux, des refuges, occasionne des rituels, nous prête ses peaux, ses matières et ses invisibles contenus.
De ma place d’humain, je tente d’apprivoiser ce sauvage, d’instaurer un dialogue.
Alors je ramène chez moi, à l’atelier en territoire domestiqué. Je transforme, je questionne, j’assemble. Petit à petit je construis des «mondes» où l’inconnu
devient familier. Je créer, à ma façon, des ponts; des passages entre les règnes. J’emprunte des stratégies, des matières et des formes qui relèvent du minéral,
comme de l’animal ou du végétal.
Je guette le pouvoir évocateur des matières et des volumes.
Il est alors essentiel, dans ce temps de la transformation, d’établir un contact avec les matières et ce qu’elles portent d’invisible, sur un autre mode que celui
de l’esprit. D’établir des relations de connaissances qui ne passent pas par la raison et la parole, mais qui s’éprouvent. Il est important, alors, de faire, d’être
entièrement dans le faire, dans l’expérience, et de suivre sans un mot les rencontres qui ont lieu. Mes gestes d’atelier rejoignent ceux des artisans: la couture,
la tannerie, les cuissons, le tissage. Ils nécessitent un travail long, lent et soutenu, souvent très répétitif qui plonge l’esprit dans une sorte vacance au cours de laquelle des intuitions se précisent et des récits s’écrivent.
Les sculptures s’étoffent alors d’un potentiel narratif sur lequel je veille.
Je propose des installations. Celles ci sont pensées comme des reconstitutions de paysages étranges et familiers. De plus en plus vastes, elles invitent le public à des visites longues, ponctuées de différentes actions.
J’invite souvent des artistes utilisant d’autres médiums à participer à cette construction de microcosme. Je suis particulièrement attentive à élaborer des dispositifs immersifs où la visite est pensée comme une expérience sensorielle large. J’accorde de l’importance aux récits, aux ambiances sonores, lumineuses, olfactives parfois. Les sculptures conservent du mouvement et se déploient dans un monde à habiter.
En décloisonnant les pratiques et les partenariats (avec la poésie, la danse, la littérature, le théâtre) je cherche à trouver des formes d’expositions moins hiératiques où la dimension sensuelle et organique du travail continue d’exister quand bien même le geste s’est suspendu.

 

« Plus que m’exprimer davantage grâce au dessin, je voulais, je crois, imprimer le monde en moi. Autrement et plus profondément. » Henri Michaux