Démarche

« Plus que m’exprimer davantage grâce au dessin, je voulais, je crois, imprimer le monde en moi. Autrement et plus profondément. » Henri Michaux

Depuis une dizaine d’années je développe une pratique artistique qui s’articule essentiellement autour d’une recherche sur le pouvoir évocateur de la matière et des volumes. Depuis des matériaux souvent organiques, animaux ou végétaux collectés au bord des chemins, dans les talus, les forêts ou les granges abandonnées, je compose un vocabulaire de formes et de textures que je mets en scène dans des installations de plus en plus imposantes. Des os, des plumes, des peaux, des écorces, des graminées, des racines deviennent la matière première de mon travail. Je transforme beaucoup mes trouvailles en cherchant à faire émerger de nouvelles matières à la fois singulières et pourtant familières à l’esprit de qui les regarde. Cette familiarité un peu étrange est une dimension importante de mon travail ; face à mes œuvres on est toujours à même d’identifier l’origine de ces matériaux que l’on côtoient tous les jours, mais parce qu’ils ont été pressés, cuits, troués, grattés, tannés ou cousu un doute s’installe, notre perception change et notre imaginaire dès lors embraye. Surgissent alors selon les sensibilités des mondes où l’on invoque la sorcellerie, les rites religieux, les objets archéologiques, les ouvrages de dames.
Ma recherche autour de la matière et des formes et très empirique, je suis rarement conduite par une idée préalable, je pars à la découverte ; silencieusement en laissant le corps et les matières me guider, je cherche d’autres manières de chercher. L’important pour moi est d’établir un contact avec ce qui m’entoure sur un autre mode que celui de l’esprit, d’établir des relations de connaissance qui ne passent pas par la raison et la parole, mais qui s’éprouvent. L’essentiel est alors de faire, d’être entier dans le faire, dans l’expérience, et de suivre sans un mot les rencontres qui ont lieu, de faire confiance à l’intuition. Mon travail s’ancre ainsi dans la patience, dans les équilibres précaires, et la répétition parfois jusqu’à l’obsession, dans une tentative d’épuisement du geste, du sens. Petit à petit mon atelier se peuple d’un univers de formes multiples qui flirtent avec l’organique, l’animal, le végétal. Les tracés de ces figures semblent entretenir une étroite relation avec un usage du monde et de la nature qui s’ancre dans le rite et la sensualité.
Depuis quelques, années en marge de mes expositions, je cherche à trouver d’autres formes, moins figées, pour faire exister mon travail en dehors de l’atelier. Ma pratique de la charpente me permet d’envisager la construction de structures mobiles ou non qui puissent accueillir certaines de mes installations et voyager jusqu’à des lieux où la probabilité de rencontrer des œuvres est moindre (l’abri des «Trois Cuves» construit en 2006 était les prémisses de ces réflexions). En m’engageant aussi de plus en plus dans une co-opération avec les Arts-Vivants je souhaite trouver de nouvelles façons de rendre compte de la dimension vivante et organique de mon travail. En décloisonnant les pratiques et les partenariats (avec la poésie, la danse, la littérature, le théâtre) je cherche à trouver des formes d’expositions moins hiératiques où la dimension sensuelle du travail continue d’exister quand bien même le geste s’est suspendu.