« Veille » journal de travail

Veille est un travail de sculptures et d’installation empreint des territoires maritimes réels ou imaginaires. Une pensée particulièrement s’y invite, forte et obsessionnelle: celle de l’attente à terre de ceux qui sont partis en mer. À cette image de celui qui reste s’arrime celle du vide, d’un espace ouvert, infini et immatériel. L’absence, l’attente pour horizon qu’il s’agit de domestiquer.
C’est depuis cette place là, de celui qui veille, que je me tiens pour construire ce travail. La place de celui qui, immobile, les pieds à terre, va, par la pensée, à la rencontre de ceux qui manquent.
Ce texte, compagnon de route, est mon journal de travail.

Veille

À ceux qui vont sur la mer,
et à ceux qui veillent.

Journal de travail
Avril 2018 – Juin 2019

Résidence phare de l’île Wrac’h
Avril 2018

~ J’ai pensé en marchant ce matin que j’utilisais des
corps pour construire cette installation… Des corps
de poissons, enfin l’enveloppe de leur corps, la chair
ayant été mangée par l’homme. Je n’avais pas pensé à cela jusqu’à présent, dans cette intention d’un cénotaphe… envelopper les corps manquants dans l’enveloppe matérielle d’autres corps.

~ Je gratte toute la journée, adossée au phare, les
peaux de poissons. C’est plutôt envoûtant, englobant en tout cas… les heures passent. Le paysage dé-
file. Les matières sont belles. Notamment les peaux
de lottes. Leurs formes évoquent des cartographies,
des chauves-souris ou des christs en croix.

~ J’ai la sensation de travailler sur des strates de
mémoires.
La mémoire organique de la peau elle-même.
Elle contient la propre vie du poisson, son âge, ses
territoires, son alimentation.
Elle contient la mémoire d’une espèce, de l’évolution de la vie, des sélections naturelles.
Il y a aussi la mémoire de la pêche, de l’activité en
général. De cette pêche précise aussi. Les gestes du
pêcheur, ceux du poissonnier.
Puis les miens qui rejoignent d’autres mémoires de

gestes… la conserverie, les ouvrières… et des techniques, venues d’ailleurs ou presque oubliées, de la
tannerie de cuir de poisson.
Il y a la strate aussi des imaginaires que la mer, le
poisson et la pêche charrient.
Des imaginaires qui sont aussi tissés de mémoires,
de gestes répétés, de peurs ancrées, de paysages, de
météorologies, de bouche à oreille.
Il y a tout ça dans les peaux, tatoué dans l’épiderme.
Ça se communique

~ Je suis allée sur l’estran enfouir des carcasses de
poissons sous le sable. J’aimerais faire des colonnes
en arrêtes de poissons. Je cherche les méthodes
pour que la mer les nettoie.

~ Hier soir, seule sur l’île, à marée haute. La brume
épaisse a englouti le paysage. J’ai écouté une émission autour de
L’Odyssée d’Homère racontée par
Bergounioux en nettoyant mes peaux. Dans cette
ambiance la dimension intemporelle du texte, des
différents mythes, événements et figures prenait
une épaisseur encore plus prégnante.
La figure de Pénélope bien sûr me questionne. Cette
attente, cette ténacité et cette ruse. Mais je me demande bien si c’est l’attente d’Ulysse réellement qui
la motive à ce point. Il en va aussi de sa liberté de ne

pas être donnée à quelqu’un d’autre, de ne pas être
embarquée dans une nouvelle vie.
C’est peut-être sans doute le plaisir d’une forme de
liberté retrouvée qui la fait tenir dans cette immobilité. Et le voyage intérieur que le tissage permet. Elle
aussi, sans aucun doute, a dû faire des rencontres
singulières et effectuer beaucoup de déplacements.
Elle a dû rejoindre Ulysse et aller en bien d’autres
endroits pendant ces 20 années à terre. La place
des immobiles m’intéresse. Elle est de celle qu’on
médiatise rarement. Et c’est cela aussi bien sûr qui
m’intéresse; les traversées invisibles, la profondeur
des racines.

~ Au matin. Je regarde le paysage, les bateaux, les
oiseaux. La mer est haute. J’y reviens en sensation.
J’ai la forte impression d’être un point fixe dans ce
paysage changeant. Identification au phare.
Il y a cette idée dans ce projet « Veille », à différents
niveaux. Le titre me l’évoque. On veille quelqu’un,
sur quelqu’un… on s’extrait de la situation, de la vie
comme elle va. On est attentif à autre chose qu’à soi.
Les perceptions plus aiguisées. Et cette place qui est
la mienne dans cette patiente immobilité, nettoyage
et couture. Avec entre les mains ces peaux de poissons, cette matière et ses imaginaires qui évoquent
la liberté, le voyage, la témérité, les aventures, les

dangers.
Je n’en suis pas.
Je reste au bord.
Je veille.
Comme tant d’autres.
Il y a les immobiles, les terriens, les accrochés.
Il y a les voyageurs, ceux dont l’imaginaire les pousse
à aller voir. Ceux dont les corps s’engagent.
Les marins, les nomades, les explorateurs.
Il y a aussi les entre-deux.
Ceux que la vie n’a pas laissé choisir. Qu’ils soient
d’un bord ou de l’autre, ils sont partis. Sur la route.
Dans un ailleurs.
Exilés.
L’esprit divisé. Les boussoles déréglées.
Toutes ces pensées errent. Elles se croisent les unes
les autres. Elles se rencontrent parfois sur la terre et
sur les flots. Peut-être se réconcilient.
Certaines appellent.
Cherchent l’incarnation.
Jusque du dessous des eaux.
Je pense à
L’enfant de la haute mer de Supervielle.
J’écoute
Aller-sans retour de Juliette et je pleure.

~ Les gestes.
Prendre une peau, l’étendre sur une planche.

À la lame de cutter et au couteau, racler les chairs.
Dans les plus charnues, inciser d’abord au couteau
pour désépaissir puis finir au cutter. Couper aux ciseaux les fibres qui restent attachées sur certaines
peaux.
Retourner la peau et l’écailler minutieusement si
besoin.
La plonger dans un seau d’eau. La laver au savon de
Marseille, l’égoutter, puis absorber l’excès d’eau avec
un chiffon.
Étendre la peau côté chair sur une planche propre.
Bien aplatir. Laisser sécher entièrement. Une fois
sèche si la peau s’enroule sur elle-même il faut l’assouplir en la faisant rouler entre ses
doigts à l’envers.
Recommencer depuis le début.
Je fais ça toute la journée, installée dehors, face à
la mer.
La tache devient addictive.
J’adore détacher les chairs.
J’adore passer le savon et laver le blanc des peaux.
Je m’y mets le matin. J’y suis encore le soir.
Les gestes m’absorbent.
Ils sont simples et précis.
L’utilisation du cutter maintient l’attention. Je
pourrais m’ouvrir la chair des doigts aussi facilement que celle de la roussette.

Mes pensées sont libres, elles semblent aller droit…
elles ne font pas le ping-pong ou la roue entêtante
habituelle… Il y a moins de bruit de fond.
Est-ce d’être face au large, ou est-ce ces gestes répé-
tés qui ouvrent ainsi les directions de l’esprit?
En tout cas, je savoure ça comme des moments
rares.
« Il nous faut de larges tranches de temps »

~ Ce plaisir d’inciser la chair me questionne. Je la
connais de longue date.
Je travaille avec des restes d’animaux. Un travail à
la chaîne.
J’accumule leurs enveloppes, je nettoie ce qui risque
de pourrir.
Ça me questionne.
Je travaille sur des matières qui me semblent si vivantes, pourtant elles sont issues de corps morts.
C’est le cas de toutes mes matières, animales ou végétales.
J’ai écouté le vieil homme et la mer.
Ce lien que tisse cet homme à ce poisson qu’il veut
tuer est assez emblématique de cette ambivalence
de l’attachement de l’homme aux animaux et de
l’exercice de sa prédation.
Dans l’histoire, il est en colère et triste finalement

d’avoir tué cette bête qu’il tenait en estime et dont
la chair se perd… et lui avec.
Je pense souvent à l’utilisation que je fais des matières animales ces temps-ci. Pour moi il y a une véritable fascination pour ces textures et toute la charge
de mémoire qu’elles contiennent. Il me semble que
je travaille avec ça dans une sorte d’hommage.
Je cherche une continuité entre le vivant et le
« mort ». Le dit « mort ».
Je prépare ces matières animales de façon aussi à
faire oublier l’animal. Je cherche dans ces textures
à ce que l’on quitte l’idée du corps… J’aime brouiller
les pistes.
Comme dans la maroquinerie ou la bijouterie, je
prépare des matières précieuses.

~ J’ai rangé.
Je pars demain.
J’ai présenté mon travail aux membres de l’association. J’ai installé ma première sculpture et un commencement de seconde enroulée sur elle-même, à
peine suspendue au-dessus du sol.
Elles sont belles.
Il y a effectivement cette impression d’enveloppe
vide. Celle suspendue m’a fait la sensation d’une
âme. Elle bougeait légèrement dans la lumière.
Sylvie m’a dit que ces formes lui donnaient la sensa

tion d’être des antennes qui captent l’invisible ; des
sortes de réceptacles.

Résidence au local de la pointe, Brest
Mai 2018

~ Je me suis installée dans le local de la maison de
la fontaine. Une grande pièce blanche, carrelage et
papier peint. De grandes fenêtres mais opaques. On
voit le ciel tout de même, et juste de l’autre côté de
la rue il y a le jardin des explorateurs avec un large
point de vue sur la rade. Je commence la couture
des peaux de lotte. Je cherche comment faire pour
garder leurs formes, si expressives. Je vais ajourer
ma couture. Je les ai installées sur mon patron, et
elles me donnent l’impression de nager en banc,
comme si elles voulaient s’échapper vers le haut.
Leurs peaux sont très légères; on pourrait croire à
des sortes de papillons.
J’écoute une émission sur Lévi-Strauss. Il parle
des mythes et de la fascination qu’ils exercent sur
l’Homme. Un commentateur dit que la pensée sauvage, c’est quand la réalisation de formes sensibles
est un moyen de penser ; à travers le sensible il y
a de la pensée directement, sans passer par des
concepts.
Je me dis qu’avec ce travail, je suis dans une sorte de
recherche mythologique.

~ J’écoute encore la radio en cousant. Je cherche
des émissions sur la mer, des récits, des embarquements…

J’ai perdu de cette intensité de présence dans le
travail en quittant le phare. La mer en arrière-fond
me manque, son rythme et sans doute, surtout ces
longues journées ininterrompues que permettait
cette résidence insulaire. Maintenant je travaille par
bribes… L’esprit butte, les préoccupations occupent.
J’attrape des fragments. Notamment cette phrase
de Paul Valéry dans une émission autour du cimetière marin :
« L’éternité occupe ceux qui ont du temps à perdre.
Elle est une forme de loisir ».
Elle me touche et me fait sourire.
Je l’envoie à ma sœur. Elle me dit que ça pourrait
être un préambule à l’exposition.

À l’atelier
Septembre 2018

~ Je me suis absorbée dans la couture.
J’ai rejoint le travail d’intérieur.
C’est fini d’être face au large.
La machine à coudre, le fil, le patronage. Je rentre
dans la forme. C’est moi qui modèle maintenant.
Je tâtonne. C’est la première fois que j’utilise une
machine. Je découvre un autre rythme, d’autres
possibles. Je peux voir en grand. C’est un autre
corps à corps qui commence. Plein de fragments
mis ensemble. Mon corps, mes mains comme lien.
Je suture.
Peau d’âne.

~ Au sol, ça s’organise. Un tapis de peaux. A chacune
sa texture, sa rigidité, sa fragilité. Je cherche, incertaine, mes coutures. La machine m’aide et m’entrave. J’accepte toutes les approximations. Elles
font partie de ses strates du travail.
Peu à peu je cherche la transparence des coutures.
J’opte pour le nylon.
Pour ce travail j’aimerais un prima de la matière
et de la forme sur le geste. Le geste est là de toute
façon, il a tout déterminé et imprimé minutieusement sa trace à chaque étape.

~ Je couds et les peaux se font tissus. Assemblés,
ils se font enveloppes, manteaux. Seulement ce ne
sont pas des vêtements pour moi. Ce sont des corps
vides, des sortes de monuments, des traits d’union.
Ce furent pour moi dans l’aventure de ce lent travail,
des antennes, des canaux.
Je pense à une émission entendue qui évoquait
cette idée de Montaigne : l’artiste au travail doit se
désister en tant que sujet. Il doit mettre à la place du
sujet, le moi. Non pas le moi « je » mais le moi
« monde », un moi poreux qui se fait accueillant à ce
qui vient du monde. Dans cette tentative, les tissus
de peaux ne sont pas un vêtement qui protège mais
au contraire une zone élargie de porosité.
Pas une zone qui diffuse, mais une zone qui
concentre, qui déplace et qui donne à entendre.
Dans ce sens, je suis particulièrement touchée des
contributions sonores de Jonathan et Léo ainsi que
des textes de mon père.
Ils donnent à entendre encore des ailleurs ; certaines
de ces couches ou de ces voix imperceptiblement en
présence et auxquelles on ne sait pas prêter l’oreille.
Ils donnent vie et présence à ces invisibles. Des voix
sous-marines, des pensées adressées et perdues ou
errantes.

~ Ce travail immobile me fait voyager. Au-delà
même de ce que je pouvais pressentir.
En plus des longues heures silencieuses j’ai écouté,
des jours entiers, en cousant, des histoires marines
et aquatiques.
L’odyssée, Le Vieil homme et la mer, La
petite ondine, Ode maritime, L’enfant de la haute mer,
de longs passages de Moby Dick, Vingt mille lieues
sous les mers
et j’arrive aux dernières heures d’écoute
du magnifique roman
Les travailleurs de la mer de
Victor Hugo.
Que d’échappées !
Entendre l’océan dans les mots de ces magnifiques
poètes, saisir quel incomparable support de vie,
d’aventure, de deuil, de projection et d’imaginaire,
il peut être.
Considérer sa surface, ses fonds, ses rives et ses
gouffres.
L’océan bateau.
L’océan séparation.
L’océan voyage.
L’océan tombeau.
L’océan refuge.
L’océan effroi.
Voilà ce qu’en dit Victor Hugo :

« De tous les pêle-mêle, l’océan est le plus indivisible
et le plus profond.
Essayez de vous rendre compte de ce chaos, si
énorme qu’il aboutit au niveau. Il est le récipient
universel, réservoir pour les fécondations, creuset
pour les transformations. Il amasse, puis
disperse ; il accumule, puis ensemence ; il dévore,
puis crée. Il reçoit tous les égouts de la terre, et il
les thésaurise. Il est solide dans la banquise, liquide
dans le flot, fluide dans l’effluve. Comme matière il
est masse, et comme force il est abstraction. Il égalise et marie les phénomènes. Il se simplifie par l’infini dans la combinaison. C’est à force de mélange et
de trouble qu’il arrive à la transparence. La diversité
soluble se fond dans son unité. Il a tant d’éléments
qu’il est l’identité.
Une de ses gouttes, c’est tout lui. Parce qu’il est plein
de tempêtes, il devient l’équilibre. »

~ La première restitution du travail à la Maison de
la Fontaine approche.
Je travaille beaucoup. Je me fais une dernière plongée. Mes heures d’atelier s’allongent jusque tard
dans la nuit.
Ça m’impressionne parfois de passer autant de
temps retranchée du monde, avec mes arrêtes, mes
peaux de poissons et mes écailles, à la recherche

d’un je-ne-sais-quoi. Des sensations fragiles, des
images entrevues dans un coin de la tête et qui s’y
sont accrochées.
Des heures sans mettre le corps dehors à répéter un
processus ni attendu, ni exigé par personne, sans
marche à suivre. Des heures à tenter d’inscrire dans
le visible des sensations abstraites.
Des heures passées pour surtout ne rien affirmer,
car je n’ai rien à dire; il n’y a pas de sujet. Des heures
donc à vivre avec acharnement sur un autre mode,
seule et pourtant me sentant précisément accompagnée.
Hier, cousant toute la journée, le personnage de
Victor Hugo, Gilliatt, absorbé dans la tâche folle
de sauver un navire naufragé nécessitant un travail
titanesque et périlleux en pleine mer m’a accompagné, jusqu’à ce passage que je n’ai pu que noter :
« En outre, il avait autour de lui, à perte de vue, l’immense songe du travail perdu. Voir manœuvrer dans
l’insondable et dans l’illimité la diffusion des forces,
rien n’est plus troublant. On cherche des buts. L’espace toujours en mouvement, l’eau infatigable, les
nuages qu’on dirait affairés, le vaste effort obscur,
toute cette convulsion est un problème. Qu’est-ce
que ce tremblement perpétuel fait ?
Que construisent ces rafales ? Que bâtissent ces secousses ? Ces chocs, ces sanglots, ces hurlements,

qu’est-ce qu’ils créent ?
À quoi est occupé ce tumulte ?
Le flux et le reflux de ces questions est éternel
comme la marée. Gilliatt, lui, savait ce qu’il faisait;
mais l’agitation de l’étendue l’obsédait confusé-
ment de son énigme. À son insu, mécaniquement,
impérieusement, par pression et pénétration, sans
autre résultat qu’un éblouissement inconscient et
presque farouche, Gilliatt rêveur amalgamait à son
propre travail le prodigieux travail inutile de la mer.
Comment, en effet, ne pas subir et sonder, quand
on est là, le mystère de l’effrayante onde laborieuse ?
Comment ne pas méditer, dans la mesure de ce
qu’on a de méditation possible, la vacillation du flot,
l’acharnement de l’écume, l’usure imperceptible
du rocher, l’époumonnement insensé des quatre
vents ?
Quelle terreur pour la pensée, le recommencement
perpétuel, l’océan puits, les nuées danaïdes, toute
cette peine pour rien !
Pour rien, non. Mais, ô Inconnu, toi seul sais pourquoi. »

Résidence phare de l’île Wrac’h
Avril 2019

~ Je suis de retour au phare, un an après.
Je reprends les mêmes gestes.
Je nettoie des peaux de poissons.
J’ai l’envie de chercher encore un peu plus loin ce
qui soutend ce travail; quels chemins me semblent
justes à emprunter maintenant.
Je suis loin d’en avoir fini avec ces matières et les
récits induits, mais j’ai aussi besoin d’intentions, de
pensées, de directions.
On peut tourner longtemps en rond à répéter une
pratique.
J’ai la vision de l’aquarium qui me vient.
Et celle du large.
Il faut de l’horizon.
Où regarder ?
Aujourd’hui en cherchant des choses autour de la
symbolique du poisson à travers le monde, j’ai appris que cette espèce n’avait pas de paupières. Le
poisson a donc toujours les yeux ouverts. De ce fait,
dans de nombreux endroits, il revêt une symbolique
puissante. Souvent protecteur, car il voit tout, il est
aussi assimilé à l’exploration des profondeurs du
monde et de l’inconscient.
Voilà un guide de choix.

~ Je suis là depuis plusieurs jours. Entre vent, pluie,
brume et soleil. Je répète cette expérience précieuse
d’être ininterrompue. Conduite par les gestes; je
veux dire domptée par la mécanique attentive du
geste, je suis des fils qu’il me faut du temps pour
dénouer. Du temps long, mais surtout ce mode particulier de présence au monde qui nécessite un dé-
calage d’avec soi, une forme d’oubli. Ici, face à cette
nature puissante, tout renvoie au monde et, comme
en miroir, des échos au dedans semblent se faire.
Une sorte d’indistinction du senti et du sentant, qui
créé un profond sentiment d’unité.

~ J’avance à tâtons dans mes pensées… ou plutôt
précautionneusement. C’est qu’il est délicat de chercher ce qui est du domaine de l’informulé pour soi.
Il me semble difficile d’approcher sans enfermer et
ce que je guette parait tenir de l’énigme.
J’écoute des gens parler de l’invisible; des anthropologues, des psychanalystes, des philosophes, des
artistes… certains analysent ou observent, d’autres
intuitionnent, certains croient, d’autres savent…
Il y a de la poésie chez chacun.
Pour certains l’invisible est un autre réel qu’il suffit
d’apprendre à voir.
Pour ma part ce n’est pas tant que j’éprouve un be

soin de me rendre visible de l’invisible ou de trouver
des chemins opérants qui permettraient de circuler
de l’un à l’autre. Il s’agit plutôt de faire mienne l’idée
de non-séparation de ces deux champs et de l’imbrication du corps à ce monde qui a une profondeur
intrinsèque.
Merleau-Ponty dit que derrière la montagne il y a
une réserve de visible. Les choses existent toujours
sur un fond. Il évoque la mélodie de la nature et nous
sommes faits, selon lui, de l’étoffe de ce monde.

~ Je me suis engagée, avec ce long travail, dans
une entreprise dont la portée me dépasse quelque
peu, m’impressionne en tout cas. Et ce sur plusieurs
plans.
D’abord il y a ces matières si fortes, dont j’ai déjà
longuement parlé. Elles appartiennent à des êtres
vivants que l’Homme tue en masse. Je fais partie de
ces hommes.
Ces peaux qui sont des peaux.
Ce n’est pas rien.
J’en prends possession. Je les racle à coup de lames
de rasoir. Je les presse, les essore, les lave, les frotte,
les couds, les coupe, les perfore.
Ce sont des peaux, des peaux d’êtres.
J’enlève la chair avant qu’elle ne pourrisse. Je la

jette.
J’ai conscience de ça bien-sûr, de cette grande quantité de lambeaux d’animaux qui passe entre mes
mains.
Que cette matière contient toutes ces vies.
Qu’elle contient aussi toute la force symbolique du
poisson, ses mouvements, ses danses.
Je me demande donc où je suis avec la matière
quand je la dépèce. Je me sens liée, je fais attention,
tenue en respect.
Je travaille avec des matières issues du monde; avec
cette chair qui est aussi la nôtre.
Je ne la prends pas pour moi. Pas pour mon usage
même si ce sont mes mains qui opèrent. Elles participent à une élaboration qui a valeur de rituel ici.
Elles prêtent leurs forces, leurs singulières forces.
Elles les agrègent, s’unissent pour aider au passage.
Il y a aussi l’insondable puissance de l’océan.
Je travaille unit à ça, la surface et la profondeur de
la mer; sa dimension ancestrale; son réservoir de
forces.
Ses unions avec le vent, le soleil et l’intérieur de la
Terre. Sa fluidité, ses changements et ses superpositions d’états. Sa capacité à être, à habiter et à être
habité.

Mais il y a surtout cette impression tenace d’être
engagée dans une forme d’hommage. De construire
patiemment une forme cultuelle dédiée aux disparus en mer, aux errants. Ou aux pensées errantes
de ceux à terre qui cherchent ceux dont le corps leur
manque.
Cette pensée revient sans cesse.
Elle s’impose, m’impose en tout cas d’y prêter gare.
Et ce n’est pas simple, ça demande une adhésion, un
engagement, des intentions, si l’on veut que quelque
chose dans un quelque part puisse opérer.
Et les doutes aussi sont là, forts et persistants. La
peur de se fourvoyer. D’esthétiser le repliement. Car
le monde physique, lui est bien là indéniablement,
dehors, concret, en mouvement.

~ J’y reviens.
Il y les hommes et les femmes d’actions, les sauveteurs qu’ils soient bénévoles ou professionnels, ils
sont à l’affût, par beau temps ou tempête, prêts à
embarquer pour secourir. Celles et ceux qui longtemps ont gardé les feux pour guider les navires.
Il y a des amis qui partent sur les zones d’exil pour
aider des embarcations de fortune avant qu’elles ne
sombrent en mer.
Il y a ces hommes et ces femmes qui agissent physiquement dans le présent du monde. Ils engagent

leurs corps et leurs actions pour soutenir ce à quoi
ils aspirent. Ils défendent ensemble ce à quoi ils
tiennent.
Tous ces hommes et ces femmes veillent sur le
concret du monde.
Mais il y a aussi ceux et celles qui veillent ailleurs et
autrement, sur une autre couche de la réalité.
Une veille immatérielle, atemporelle.
Ils tentent, comme je l’ai entendu quelque part, de
réparer le tissu du monde. Ces hommes et femmes
peuvent être religieux, sorciers, artistes.
Qu’ils écrivent, peignent, prient ou dansent, ils habitent chacun à leur manière un écart et cherchent
leur propre vocabulaire.
Ils soignent les passages. En inventent les chemins.

~ Je navigue à ces frontières.
Démunie face à la disparition.
Immobilisée, en manquement rituel.
Comme sans doute les âmes qui errent.
Je ne vais pas sur le terrain.
J’ai envie maintenant de construire une sculpture
dans laquelle on puisse entrer.
S’installer à l’intérieur.

~ Les viviers m’ont donné beaucoup de peaux de
raies fleuries. Elles ont deux magnifiques tâches circulaires de chaque côté du dos. Ce sont des ocelles,
comme peuvent en avoir les paons ou certains papillons.
On dirait des yeux ou des planètes gazeuses.
J’en ai nettoyé plusieurs dizaines d’un coup que j’ai
mises à sécher. L’herbe était constellée de ses formes
énigmatiques qui semblaient me regarder.
Ça m’a saisie.
Je vais travailler ces peaux autrement que je ne l’ai
fait jusqu’à présent.
Il me faut les isoler. Travailler le motif.
J’en ferai la partie supérieure de la grande sculpture.

À l’atelier
Mai – Juin 2019

~ Je me sens de plus en plus au service d’un travail.
Je ne décide plus grand chose.
L’embarquement s’est fait, maintenant à l’écoute
des nécessités extérieures et de la loi des matières
travaillées; je navigue à vue.
Je tâche aussi de tendre l’oreille à ce qui ne se voit
pas et infléchit pourtant les trajectoires.
Le temps sur l’île m’a paru trop court. À peine une
forme de vastitude retrouvée, il faut s’extraire, repartir dans la vie rapide, hachée, dispersée.
Les peaux de poissons deviennent mes boussoles.
Elles ont regagné mon atelier.
Chaque jour, pour quelques heures, je les retrouve.
Je continue le grand assemblage.

~ C’est long, des mois de travail sur la même pièce.
On pourrait croire que je me fais une maison.
Ce qui est sans doute un peu le cas d’ailleurs.
Je monte, petit à petit des cloisons de séparation,
un peu plus vaste que le corps humain. Ça permet
de construire une chambre d’écoute, de remédier à
la dispersion du senti. De construire un lieu de repos et de recueillement.
Je couds donc, semaine après semaine, et je sens
que ce petit monument se peuple.

Dans l’atelier, la lumière du soir s’invite souvent et
filtre à travers les parois de peaux.
La maison s’anime.

~ Cette sculpture qui m’occupe est bien plus grande
que les autres. Pour que l’on puisse y entrer, j’ai modifié mon patronage.
Je fais du sur-mesure, peau après peau.
Certaines me posent problème. Je m’abîme les
mains et mes machines à coudre refusent parfois
l’ouvrage.
Ce sont essentiellement les peaux de requins, roussettes et émissoles qui offrent une résistance. Les
fils cassent, rongés par les milliers de dents qui
recouvrent les peaux. Le cuir est épais et raide. Je
persiste, je cherche d’autres manières. Ça me prends
un temps fou. Les coutures sont gauches, élimées,
irrégulières. Elles témoignent de cette bataille avec
la matière.
J’accepte.
Ce sont des requins et évidemment ils sont moins
dociles, tout en dents, rugueux, inhospitaliers. Mais
je dois prendre soin de ces peaux aussi et leur faire
une place.
Plus j’avance dans le travail et moins j’accepte de gâ-
cher une seule peau. Comme si maintenant il y avait
un pacte entre nous et que je les avais en charge.

~ La force de la portée symbolique des gestes, motifs et matières prend une importance de plus en
plus forte. Souvent, j’ai l’impression de travailler
autant avec le visible que l’invisible. Comme si l’un
contenait l’autre. Modelant l’un on donne la parole
à l’autre.
Je me sens proche des arts premiers. Prise dans
une médiation où la lente transformation des matières organiques semble permettre qu’affleure à la
surface du réel une émanation énigmatique venue
d’autres strates. Les peaux de poissons deviennent
bien autre chose que de la matière morte. Elles sont
surface d’échange et de passage. Sous leur fin épiderme, elles ont la même profondeur que l’océan, et
comme lui, elles savent prendre part aussi au ciel.

~ La sculpture n’est pas un objet, elle n’est pas ce qui
se tient devant, si on suit l’étymologie du mot.
Elle est un lieu de mémoire, un hommage, une sorte
de monument dans la mesure où ce dernier permet
de se souvenir.
Je sens ça maintenant avec certitude.

~ Je me demande si je vais poursuivre ce projet
Veille une fois cette sculpture terminée.
Parfois je me dis que je m’en tiendrai là car parfois

j’ai l’impression d’être submergée, comme engloutie par cette créature marine que je couds. Entre le
Léviathan et Frankenstein. Dans le ventre de la baleine.
Puis j’arrive à me rassurer. Qu’il en soit de Jonas
ou de Pinocchio qui y ont séjourné, ils en sont sortis indemnes… et transformés. Le capitaine Achab
lui, est devenu fou mais parce qu’il s’est tenu dans le
combat avec le poisson.
Sans doute l’embarquement n’est pas fini. Peut-être
me fera t’il voyager physiquement par la suite.
Je pense à Moitessier, qui en 69 bien qu’en tête du
Vent des Globes a décidé d’abandonner la course
pour poursuivre seul sa navigation. Sur une vieille
cassette audio qu’il a envoyé sur le pont d’un bateau
on entend ses paroles:
« C’est le bruit de la mer, ça fait des mois et des mois
que je l’écoute et ça me suffit. On a l’impression que
c’est toujours le même bruit mais je vous assure,
elle me dit des tas de choses que je commence seulement à comprendre un peu maintenant et vous
voyez c’est pour ça que je continue.
Et il faut aller plus loin, ça suffit pas vous voyez, il
faut aller plus loin.»