« Veille » journal de travail

Résidence île wrac’h

Avril 2018

* j’ai pensé en marchant ce matin que j’utilisais des corps pour construire cette installation… des corps de poissons, enfin l’enveloppe de leur corps, la chair ayant été mangé par l’homme. Je n’avais pas pensé à cela jusqu’à présent, dans cette intention d’un cénotaphe… envelopper les corps manquants dans l’enveloppe matérielle d’autres corps….

* Je gratte toute la journée, adossée au phare, les peaux de poissons. C’est plutôt envoûtant, englobant en tout cas… les heures passent. Le paysage défile. Les matières sont belles. Notamment les peaux de lottes. Leurs formes évoquent des cartographies, des chauves-souris ou des christs en croix

* J’ai la sensation de travailler sur des strates de mémoires. La mémoire organique de la peau elle-même.

Elle contient la propre vie du poisson, son âge, ses territoires, son alimentation.

Elle contient la mémoire d’une espèce, de l’évolution de la vie, des sélections naturelles.

Il y a aussi la mémoire de la pêche, de l’activité en général. De cette pêche précise aussi. Les gestes du pêcheur, ceux du poissonnier.

Puis les miens qui rejoignent d’autres mémoires de gestes… la conserverie, les ouvrières… et des techniques venues d’ailleurs ou presque oubliées, de la tannerie de cuir de poisson.

Il y a la strate aussi des imaginaires que la mer, le poisson et la pêche charrient.

Des imaginaires qui sont aussi tissés de mémoires, de gestes répétés, de peurs ancrées, de paysages, de météorologies, de bouche à oreille.

Il y a tout ça dans les peaux,

tatoué dans l’épiderme.

Ça se communique

* Je suis allée sur l’estran enfouir des carcasses de poissons sous le sable. J’aimerai faire des colonnes en arrêtes de poissons. Je cherche les méthodes pour que la mer les nettoie.

* Hier soir, seule sur l’île à marée haute. La brume épaisse a engloutie le paysage. J’ai écouté une émission autour de l’odyssée d’Homère racontée par Bergounioux en nettoyant mes peaux. Dans cette ambiance la dimension intemporelle du texte, des différents mythes, événements et figures prenait une épaisseur encore plus prégnante.

La figure de Pénélope bien sûr me questionne. Cette attente, cette ténacité et cette ruse. Mais je me demande bien si c’est l’attente d’Ulysse réellement qui la motive à ce point. Il en va aussi de sa liberté de ne pas être donnée à quelqu’un d’autre, de ne pas être embarquée dans une nouvelle vie. C’est peut-être sans doute le plaisir d’une forme de liberté retrouvée qui la fait tenir dans cette immobilité. Et le voyage intérieur que le tissage permet. Elle aussi sans aucun doute a dû faire des rencontres singulières et effectuer beaucoup de déplacements. Elle a du rejoindre Ulysse et aller en bien d’autres endroits pendant ces 20 années à terre. La place des immobiles m’intéresse. Elle est de celle qu’on médiatise rarement. Et c’est cela aussi bien sûr qui m’intéresse, les traversées invisibles, la profondeur des racines.

*Au matin. Je regarde le paysage, les bateaux, les oiseaux. La mer est haute.

J’y reviens en sensation.

J’ai la forte impression d’être un point fixe dans ce paysage changeant. Identification au phare.

Il y a cette idée dans ce projet  « Veille », à différents niveaux. Le titre me l’évoque. On veille quelqu’un, sur quelqu’un… on s’extrait de la situation, de la vie comme elle va. On est attentif à autre chose qu’à soi. Les perceptions plus aiguisées.

Et cette place qui est la mienne dans cette patiente immobilité, nettoyage et couture. Avec entre les mains ces peaux de poissons, cette matière et ses imaginaires qui évoquent la liberté, le voyage, la témérité, les aventures, les dangers.

Je n’en suis pas.

Je reste au bord.

Je veille.

Comme tant d’autres.

Il y a les immobiles, les terriens, les accrochés.

Il y a les voyageurs, ceux dont l’imaginaire les pousse à aller voir. Ceux dont les corps s’engagent. Les marins, les nomades, les explorateurs.

Il y a aussi les entre deux.

Ceux que la vie n’a pas laissé choisir. Qu’ils soient d’un bord ou de l’autre ils sont partis. Sur la route. Dans un ailleurs.

Exilés.

L’esprit divisé. Les boussoles déréglées.

Toutes ces pensées errent. Elles se croisent les unes les autres. Elles se rencontrent parfois sur la terre et sur les flots. Peut-être se réconcilient.

Certaines appellent.

Cherche l’incarnation.

Jusque du dessous des eaux.

Je pense à l’enfant de la haute mer de Supervielle.

J’écoute aller-sans retour de Juliette et je pleure.

*Les gestes.

Prendre une peau, l’étendre sur une planche.

À la lame de cutter et au couteau racler les chairs. Dans les plus charnues inciser d’abord au couteau pour désépaissir puis finir au cutter. Couper aux ciseaux les fibres qui restent attachées sur certaines peaux.

Retourner la peau et l’écailler minutieusement si besoin.

La plonger dans un seau d’eau. La laver au savon de Marseille, l’égoutter, puis absorber l’excès d’eau avec un chiffon.

Étendre la peau côté chair sur une planche propre. Bien aplatir. Laisser sécher entièrement.

Une fois sèche si la peau s’enroule sur elle-même il faut l’assouplir en la faisant rouler entre ses doigts à l’envers.

Recommencer depuis le début.

Je fais ça toute la journée, installée dehors face à la mer.

La tache devient addictive.

J’adore détacher les chairs.

J’adore passer le savon et laver le blanc des peaux.

Je m’y mets le matin. J’y suis encore le soir.

Les gestes m’absorbent.

Ils sont simples et précis.

L’utilisation du cutter maintient l’attention. Je pourrais m’ouvrir la chair des doigts aussi facilement que celle de la roussette.

Mais pensées sont libres, elles semblent aller droit… elles ne font pas le ping-pong ou la roue entêtante habituelle… il y a moins de bruit de fond.

Est-ce d’être face au large, ou est-ce ces gestes répétés qui ouvrent ainsi les directions de l’esprit.

En tout cas je savoure ça comme des moments rares.

« Il nous faut de larges tranches de temps »

* Ce plaisir d’inciser la chair me questionne. Je la connais de longue date.

Je travaille avec des restes d’animaux. Un travail à la chaîne.

J’accumule leurs enveloppes, je nettoie ce qui risque de pourrir.

Ça me questionne.

Je travaille sur des matières qui me semblent si vivantes, pourtant elles sont issues de corps morts.

C’est le cas de toutes mes matières, animales ou végétales.

J’ai écouté le vieil homme et la mer.

Ce lien que tisse cet homme à ce poisson qu’il veut tuer est assez emblématique de cette ambivalence de l’attachement de l’homme aux animaux et de l’exercice de sa prédation.

Dans l’histoire il est en colère et triste finalement d’avoir tué cette bête qu’il tenait en estime et dont la chair se perd… et lui avec.

Je pense souvent à l’utilisation que je fais des matières animales ces temps-ci.

Pour moi il y a une véritable fascination pour ces textures et toute la charge de mémoire qu’elles contiennent. Il me semble que je travaille avec ça dans une sorte d’hommage.

Je cherche une continuité entre le vivant et le « mort », le dit « mort ».

Je prépare ces matières animales de façon aussi à faire oublier l’animal. Je cherche dans ces textures à ce que l’on quitte l’idée du corps… j’aime brouiller les pistes.

Comme dans la maroquinerie ou la bijouterie je prépare des matières précieuses.

*J’ai rangé.

Je pars demain.

J’ai présenté mon travail aux membres de l’association. J’ai installé ma première sculpture et un commencement de seconde enroulée sur elle-même, à peine suspendue au-dessus du sol.

Elles sont belles.

Il y a effectivement cette impression d’enveloppe vide. Celle suspendue m’a fait la sensation d’une âme. Elle bougeait légèrement dans la lumière.

Sylvie m’a dit que ces formes lui donnaient la sensation d’être des antennes qui captent l’invisible ; des sortes de réceptacles.

Résidence au local de la pointe

Mai 2018

*Je me suis installée dans le local de la maison de la fontaine. Une grande pièce blanche, carrelage et papier peint. De grandes fenêtres mais opaque. On voit le ciel tout de même, et juste de l’autre côté de la rue il y a le jardin des explorateurs avec un large point de vue sur la rade.

Je commence la couture des peaux de lotte. Je cherche comment faire pour garder leurs formes, si expressives. Je vais ajourer ma couture. Je les ais installés sur mon patron, et elles me donnent l’impression de nager en banc, comme si elles voulaient s’échapper vers le haut. Leur peau est très légère, on pourrait croire à des sortes de papillons.

J’écoute une émission sur Lévi-Strauss. Il parle des mythes et de la fascination qu’ils exercent sur l’homme. Un commentateur dit que la pensée sauvage c’est quand la réalisation de formes sensibles est un moyen de penser ; à travers le sensible il y a de la pensée directement, sans passer par des concepts.

Je me dis qu’avec ce travail je suis dans une sorte de recherche mythologique.

*J’écoute encore la radio en cousant, je cherche des émissions sur la mer, des récits, des embarquements… J’ai perdu de cette intensité de présence dans le travail en quittant le phare. La mer en arrière fond me manque, son rythme et sans doute surtout ces longues journées ininterrompu es que permettait cette résidence insulaire.

Maintenant je travaille par bribe… l’esprit butte, les préoccupations occupent.

J’attrape des fragments. Notamment cette phrase de Paul Valéry dans une émission autour du cimetière marin : « L’éternité occupe ceux qui ont du temps à perdre » … « elle est une forme de loisir ».

Elle me touche et me fait sourire.

Je l’envoie à ma sœur elle me dit que ça pourrait être un préambule à l’exposition.

à l’atelier

Septembre 2018

*Je me suis absorbée dans la couture.

J’ai rejoint le travail d’intérieur.

C’est fini d’être face au large.

La machine à coudre, le fil, le patronage. Je rentre dans la forme. C’est moi qui modèle maintenant.

Je tâtonne. C’est la première fois que j’utilise une machine. Je découvre un autre rythme, d’autres possibles. Je peux voir en grand. C’est un autre corps à corps qui commence.

Plein de fragments mis ensemble, mon corps, mes mains comme lien.

Je suture.

Peau d’âne.

* Au sol ça s’organise. Un tapis de peaux. A chacune sa texture, sa rigidité, sa fragilité. Je cherche, incertaine, mes coutures, la machine m’aide et m’entrave. J’accepte toutes les approximations. Elles font partie de ses strates du travail.

Peu à peu je cherche la transparence des coutures. J’opte pour le nylon.

Pour ce travail j’aimerai un prima de la matière et de la forme sur le geste. Le geste est là de toute façon il a tout déterminé et imprimé minutieusement sa trace à chaque étape.

* Je couds et les peaux se font tissus. Assemblés ils se font enveloppes, manteaux.

Seulement ce ne sont pas des vêtements pour moi. Ce sont des corps vides, des sortes de monuments, des traits d’union.

Ce furent pour moi dans l’aventure de ce lent travail, des antennes, des canaux.

Je pense à une émission entendue qui évoquait cette idée de Montaigne : l’artiste au travail doit se désister en tant que sujet. Il doit mettre à la place du sujet le moi. Non pas le moi  « je » mais le moi « monde », un moi poreux qui se fait accueillant à ce qui vient du monde.

Dans cette tentative, les tissus de peaux ne sont pas un vêtement qui protège mais au contraire une zone élargie de porosité.

Pas une zone qui diffuse, mais une zone qui concentre, qui déplace et qui donne à entendre.

Dans ce sens je suis particulièrement touchée des contributions sonores de Jonathan et Léo ainsi que des textes de mon père.

Ils donnent à entendre encore des ailleurs ; certaines de ces couches ou de ces voix imperceptiblement en présence et auxquelles on ne sait pas prêter l’oreille.

Ils donnent vie et présence à ces invisibles. Des voix sous-marines, des pensées adressées et perdues ou errantes.

* Ce travail immobile me fait voyager. Au-delà même de ce que je pouvais pressentir.

En plus des longues heures silencieuses j’ai écouté, des jours entiers, en cousant, des histoires marines et aquatiques.

L’odyssée, le Vieil homme et la mer, la petite ondine, Ode maritime, l’enfant de la haute mer, de longs passages de Moby Dick, Vingt mille lieues sous les mers et j’arrive aux dernières heures d’écoute du magnifique roman les travailleurs de la mer de Victor Hugo.

Que d’échappées !

Entendre l’océan dans les mots de ces magnifiques poètes, saisir quel incomparable support de vie, d’aventure, de deuil, de projection et d’imaginaire, il peut être.

Considérer sa surface, ses fonds, ses rives et ses gouffres.

L’océan bateau.

L’océan séparation.

L’océan voyage.

L’océan tombeau.

L’océan refuge.

L’océan effroi.

Voilà ce qu’en dit Victor Hugo :

« De tous les pêle-mêle, l’océan est le plus indivisible et le plus profond.

Essayez de vous rendre compte de ce chaos, si énorme qu’il aboutit au niveau. Il est le récipient universel, réservoir pour les fécondations, creuset pour les transformations. Il amasse, puis disperse ; il accumule, puis ensemence ; il dévore, puis crée. Il reçoit tous les égouts de la terre, et il les thésaurise. Il est solide dans la banquise, liquide dans le flot, fluide dans l’effluve. Comme matière il est masse, et comme force il est abstraction. Il égalise et marie les phénomènes. Il se simplifie par l’infini dans la combinaison. C’est à force de mélange et de trouble qu’il arrive à la transparence. La diversité soluble se fond dans son unité. Il a tant d’éléments qu’il est l’identité. Une de ses gouttes, c’est tout lui. Parce qu’il est plein de tempêtes, il devient l’équilibre. »

 

*La première restitution du travail à la Maison de la Fontaine approche.

Je travaille beaucoup. Je me fais une dernière plongée. Mes heures d’atelier s’allongent jusque tard dans la nuit.

Ça m’impressionne parfois de passer autant de temps retranchée du monde, avec mes arrêtes, mes peaux de poissons et mes écailles, à la recherche d’un je-ne-sais-quoi. Des sensations fragiles, des images entrevues dans un coin de la tête et qui s’y sont accrochées.

Des heures sans mettre le corps dehors à répéter un processus ni attendu, ni exigé par personne, sans marche à suivre. Des heures à tenter d’inscrire dans le visible des sensations abstraites.

Des heures passées pour surtout ne rien affirmer, car je n’ai rien à dire, il n’y a pas de sujet.

Des heures donc à vivre avec acharnement sur un autre mode, seule et pourtant me sentant précisément accompagnée.

Hier, cousant toute la journée, le personnage de Victor Hugo, Gilliatt, absorbé dans la tâche folle de sauver un navire naufragé nécessitant un travail titanesque et périlleux en pleine mer m’a accompagné, jusqu’à ce passage que je n’ai pu que noter :

« En outre, il avait autour de lui, à perte de vue, l’immense songe du travail perdu. Voir manœuvrer dans l’insondable et dans l’illimité la diffusion des forces, rien n’est plus troublant. On cherche des buts. L’espace toujours en mouvement, l’eau infatigable, les nuages qu’on dirait affairés, le vaste effort obscur, toute cette convulsion est un problème. Qu’est-ce que ce tremblement perpétuel fait ? Que construisent ces rafales ? Que bâtissent ces secousses ? Ces chocs, ces sanglots, ces hurlements, qu’est-ce qu’ils créent ? à quoi est occupé ce tumulte ? Le flux et le reflux de ces questions est éternel comme la marée. Gilliatt, lui, savait ce qu’il faisait ; mais l’agitation de l’étendue l’obsédait confusément de son énigme. À son insu, mécaniquement, impérieusement, par pression et pénétration, sans autre résultat qu’un éblouissement inconscient et presque farouche, Gilliatt rêveur amalgamait à son propre travail le prodigieux travail inutile de la mer. Comment, en effet, ne pas subir et sonder, quand on est là, le mystère de l’effrayante onde laborieuse ? Comment ne pas méditer, dans la mesure de ce qu’on a de méditation possible, la vacillation du flot, l’acharnement de l’écume, l’usure imperceptible du rocher, l’époumonnement insensé des quatre vents ? Quelle terreur pour la pensée, le recommencement perpétuel, l’océan puits, les nuées danaïdes, toute cette peine pour rien !

Pour rien, non. Mais, ô Inconnu, toi seul sais pourquoi. »